Akkar el-Atika, nichée au cœur des sapins

Date: Wednesday, July 13, 2016
By: Suzanne BAAKLINI
Source: L'orient le jour

Ce qui fut jadis un carrefour incontournable, dont les croisés et les Mamelouks avaient compris l'importance, est aujourd'hui un village frappé, comme toutes les autres localités du Akkar, par la négligence. Toutefois, pour développer son tourisme, il a plus d'une corde à son arc...
« Vous laisser partir sans déjeuner ? Il est hors de question. J'entre vous préparer un bon repas de chez nous. » Qu'importe le jeûne du ramadan qu'il observe rigoureusement, ou notre refus catégorique de nous attabler, Abbas Ali Abbas, propriétaire d'un restaurant dans les hauteurs de Akkar el-Atika, au cœur d'une forêt de magnifiques sapins de Cilicie, est un exemple de l'hospitalité des gens du Nord, et de son village en particulier.
Le coin est magnifique, comme toute la nature qui entoure le village de Akkar el-Atika. Les paysages sont pittoresques : au loin, le village aux multiples petits immeubles en béton est comme noyé au milieu de vagues de collines verdoyantes. Quand il fait beau, on peut voir la côte de Tartous, au nord (Syrie), jusqu'à Tripoli au sud !
Le village est très riche en eau, du fait de sa proximité avec la Qammouha (un plateau sur les hauteurs du Akkar abritant une importante forêt et constituant un véritable château d'eau). Khaled Melhem, membre du conseil municipal, place les sources et les chutes d'eau en tête de liste des attractions touristiques du village, au même titre que les vestiges historiques (mamelouks pour la plupart) et la nature. « De nombreuses sources abreuvent le village et vont en contrebas vers les autres localités, explique-t-il. Elles explosent littéralement à la fin de l'hiver, lors de la fonte des neiges. L'eau, très pure, provient de la vaste cuvette naturelle que forme le plateau de la Qammouha, dans les hauteurs. D'ailleurs, le conseil municipal a procédé à la construction d'un petit barrage – une sorte de grand lac artificiel – qui aura une importance économique et touristique soutenue une fois achevé. »
Les sources n'ont pas qu'une (future) fonction touristique ; elles servent à irriguer les terrains agricoles, l'agriculture étant l'une des principales occupations des habitants du village, l'autre étant l'affiliation à la fonction publique. Akkar el-Atika est d'ailleurs particulièrement fière de soldats morts au champ d'honneur, notamment à Nahr el-Bared en 2007.


Quinze kilomètres de randonnée...
Le plus beau coin, à n'en pas douter, reste la forêt de sapins de Cilicie, genévriers et autres arbres rares, dans les hauteurs. Il s'agit de l'une des étapes du Sentier de montagne libanais (Mountain Lebanon Trail), un itinéraire mis en place par l'association du même nom sur les cimes libanaises.
« À notre niveau, le sentier commence par l'extrême nord à Kobeyate, puis passe par Akkar el-Atika, pour ensuite se poursuivre jusqu'à Qammouha et Denniyé, explique Rachid Abbas, du Comité de l'environnement du village, une ONG locale. Les randonneurs y trouvent leur bonheur parce que, sur une longueur de quinze kilomètres, ils ne tombent sur aucune habitation et n'ont pour compagnons de route que des arbres rares, comme le sapin de Cilicie, qu'on ne trouve pratiquement plus qu'ici. Nous avons pris l'habitude de monter les accompagner quand ils passent par là. »
Le village compte deux restaurants. Chez Abbas Ali Abbas, qui a ouvert le sien il y a une quinzaine d'années, après une carrière dans les forces de l'ordre, on se sent au bout du monde, assis entre les sapins centenaires. « Regardez, je cultive mes légumes ici, tout est servi frais au moment même », nous dit-il.
La vue est tout aussi imprenable chez le jeune Hussein Ali, qui vient d'inaugurer son établissement. « J'ai beaucoup voyagé, cuisiné pour le mariage du fils de l'émir du Qatar ou encore pour des sommets de la Ligue arabe, raconte-t-il. Mais finalement, j'ai voulu revenir investir dans mon village. »
La cuisine qu'on peut goûter à Akkar el-Atika ? « C'est le mezzé libanais et la cuisine arabe traditionnelle, nous expliquent les deux restaurateurs. Nous nous caractérisons cependant par la fraîcheur de nos produits, tous en provenance du village. » Malheureusement, pour passer un week-end, il n'y a toujours pas de chambres à louer dans le village (Abbas Ali Abbas est en train d'en construire, elles seront prêtes vers la fin de l'été). Il faudrait donc loger dans l'un des villages proches comme Beino ou Kobeyate. Autre inconvénient : les routes qui mènent vers cette belle forêt sont cahoteuses. Mieux vaut être équipé d'une bonne 4 x 4 !

Les Mamelouks
Mais au fait, d'où vient le nom de Akkar el-Atika, littéralement Akkar l'ancienne ? Kamel Chaar, un directeur d'école à la retraite, est visiblement fier de conter l'histoire de son village, dans un point surplombant le joyau de patrimoine du coin, la forteresse de Akkar el-Atika. « La forteresse a probablement été construite par Mehrez ben Akkar, au temps des croisés, dit-il. Après les croisés, elle a été prise par les Mamelouks, qui y ont placé l'un de leurs innombrables protectorats familiaux, la confiant au clan Saïfa. »
Le nom du village, toujours selon Kamel Chaar, proviendrait donc du bâtisseur de la forteresse. Mais il pourrait avoir une autre origine. « En ce temps-là, cette localité était un passage obligé pour les caravanes de marchandises, dit-il. Les bandits des grands chemins avaient coutume de les attaquer. Ils semaient la terreur, d'où le sens du verbe akkara en arabe. » L'adjectif « atika » a été ajouté au nom du village quand, avec les conquêtes du clan Saïfa, tout l'actuel Akkar a été annexé à leur fief. Le village est ainsi devenu « l'ancienne partie » du Akkar.
Les vestiges mamelouks parsèment le village, avec des restes de bâtiments en arcades perdus parmi les maisons, ou encore ce mihrab et ces arcades internes de l'époque mamelouke dans la grande mosquée du village, le dernier vestige d'une mosquée historique remplacée par un bâtiment plus moderne...
Nature luxuriante, vestiges historiques, sens de l'hospitalité... Akkar el-Atika a tous les atouts pour devenir un village touristique, au cœur d'un mohafazat qui a préservé sa beauté naturelle, grâce – ou à cause – de l'oubli officiel. Une aventure pas comme les autres, qui vaut le détour.


Comment y accéder

Suivant l'état du trafic, il faut à peu près trois heures de route de Beyrouth (un peu plus de 150 kilomètres) pour atteindre Akkar el-Atika. Deux itinéraires y mènent principalement : l'un passe par el-Abdé (littoral du Akkar, au nord de Tripoli), d'où il faut monter à Halba (chef-lieu du mohafazat), puis passer par Rahbé, Beit Mellat jusqu'à Akkar el-Atika. L'autre vient du nord, par le village de Kobeyate, tout proche.

À ne pas rater
La forêt de sapins de Cilicie et de genévriers, dans les hauteurs du village, dans le prolongement de la Qammouha. Parfaite pour une randonnée de dépaysement, et pour une bouffée d'air pur.
Les restaurants près de la forêt, pour leur cuisine traditionnelle, faite à partir de produits frais, et pour leur vue imprenable.
La forteresse de Akkar el-Atika, également appelée forteresse du clan Saïfa : la beauté de l'édifice est perceptible de loin mais, malheureusement, l'accès n'est pas assuré (il faut prévoir une bonne randonnée pour y arriver). Le conseil municipal blâme « la négligence officielle » qui garde tous les sites historiques de ce village dans un abandon total.
Les innombrables sources et chutes d'eau, intéressantes surtout à la période de fonte des neiges. Les champs du village sont à visiter au mois de septembre, au moment de la récolte des pommes et des légumes. On peut alors s'approvisionner en produits frais.


Fiche technique
Le village de Akkar el-Atika est l'un des plus grands du Liban.
Superficie : 40 km2.
Nombre d'habitants : Un peu moins de 20 000.
Président du conseil municipal : Khaled Bahri, récemment réélu.
Nombre d'hôtels et de restaurants : De petits cafés sur la place principale, et deux restaurants qui servent le mezzé dans les hauteurs, près de la forêt de sapins. Pas d'hôtels jusqu'à ce jour.
Altitude : Le village s'étale sur tout un flanc de montagne : il commence à près de 600 mètres d'altitude pour culminer à plus de 1 700 mètres, près de la source du Chouh (sapin de Cilicie).
Météo : Le climat est méditerranéen, froid en hiver et très agréable en été, avec un taux important d'enneigement et de précipitations – malgré une baisse ces dernières années –, ce qui explique la multitude de sources dans la localité.

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